Il n’y a pas si longtemps que ça j’étais en rendez-vous dans un pôle national, chose assez rare me concernant pour que je le note !

Moi qui suis critique sur l’organisation économique de notre métier, je dois reconnaître que j’ai bien mieux supporté ce rendez-vous avec les « hautes sphères culturelles » que je ne le supposé.

Non pas que la directrice soit tombée d’émerveillement ou m’ai promis une tournée mirobolante accompagnée d’une coproduction de plusieurs dizaines de milliers d’euros, non, non. Je suis reparti bredouille.

Mais cette directrice a fait quelque chose de rare. Quelque chose de précieux. Quelque chose d’indispensable dans notre métier :

Elle m’a fait confiance.

Et j’ai eu envie, à travers Aristote, d’explorer ce concept mal compris dans notre secteur.

La confiance toute crue, la vrai

Les mots « confiance », « sens », et autre « public » sont des mots galvaudés qui dans la bouche des « professionnels » ne valent plus grand chose. Bien sûr, on y colle toujours de jolis projets et des étiquettes positives mais ces mots sont devenus des éléments de langage, des « mots paillassons » sur lesquels chaque dossier de spectacle vient s’essuyer les pieds.

Je ne blâme personne, c’est un autre débat, néanmoins c’est un fait.

Mais rentrons dans les détails du mot « Confiance » pour mettre contenu et substance derrière les étiquettes très belles, mais souvent vides, qu’on lui adjoint.

L’étymologie du verbe confier (du latin confidere) signifie qu’on remet quelque chose de précieux à quelqu’un, en se fiant à lui et en s’abandonnant ainsi à sa bienveillance et à sa bonne foi. On se fie à quelqu’un ou à quelque chose.  

C’est de l’ordre de la FOI, de l’espérance ferme. « Je n’ai jamais vu dieu, pourtant j’y crois » vous dira le croyant.

Et donc nous y voilà : la confiance se construit sur l’ignorance et sur le risque.

Et ce n’est pas comme ça que se déroule la majorité des programmations…

L’action véritable d’Aristote : « C’est parce qu’il y a incertitude qu’il y a action »

Aristote c’est ce philosophe qui a posé les bases de l’écriture scénique dans « la  Poétique » 300 av Jc. Il nous y explique que ce qui réunit la confiance et le risque c’est « l’action véritable ».

« Je vais faire une action, c’est un risque, je ne suis pas sûr du résultat » mais je sens qu’elle est nécessaire ou possiblement bienfaisante.

Aristote nous rappelle qu’il faut régulièrement voir le risque comme une opportunité et pas systématiquement comme une menace.

Aristote appelait cela la « frénésis », l’intelligence d’action, l’œil de l’âme

Il faut savoir saisir dans une situation donnée l’opportunité pour prendre le risque qui n’est plus pensé comme une menace.

S’il n’y a aucune incertitude, j’exécute

Je suis dans du programme, du pilotage automatique pas de l’action véritable.

Glissement entre principe de précaution et idéologie précautionniste

On touche là le cœur du problème : la confiance n’est pas de l’ordre de la connaissance, de la fiabilité.

Ce n’est pas DU TOUT de l’ordre de la réflexion et du cognitif.

Ce n’est pas quand il est fiable qu’on fait confiance à quelqu’un, puisque par définition il est DÉJÀ de confiance, c’est une connaissance !

On confond confiance et connaissance.

  • Quand un programmateur dit « je ne te connais pas, je dois voir pour te faire confiance », il se leurre lui-même. IL veut SAVOIR, il veut CONNAITRE, il veut CONTRÔLER, il ne veut pas faire confiance.
  • Quand un théâtre dit qu’il a un contrat de confiance avec tel artiste, c’est un oxymore absolu !

Un contrat c’est l’inverse de la confiance, on est dans une relation symétrique.

Si je te trahie, on sait ce qui se passera. On prévoie le futur. On ordonne le futur. On veut des certitudes.

On tombe chez « darty, le contrat de confiance » !

La confiance c’est l’inverse.

C’est asymétrique, je m’expose, je suis vulnérable, je dépends de vous, je ne rends pas le futur prévisible.

Bien sûr, il y a des obligations comptables, des comptes à rendre aux mairies, des contraintes matérielles, tout ceci existe et c’est encore un autre sujet de discussion.

Mais ça ne suffit pas à évacuer le nœud du problème.

Aristote nous le rappelle encore.

Aux « je n’ai pas les coudés franches », « on ne peut rien faire cela change tout le temps », « je dois, il faut, … » il nous rappelle qu’agir vraiment c’est prendre en compte les aléas, les contingences, les obstacles.

 C’est parce que ça change tout le temps, que c’est périlleux qu’on peut agir

Agir c’est faire avec le changement, ce n’est pas un mouvement mécanique qui se répète sans conscience « parce que je dois…, parce qu’il faut…, parce que sinon… »

Remplacer des comportements normés par des actes véritables qui suppose cette confiance

Toutes ces contraintes existent et pèsent indubitablement. Ça ne date pas d’hier et ce n’est pas spécifique à notre secteur.

Déjà en 1677 Spinoza, dans « l’Éthique », nous rappelle qu’on est submergé de lois diverses : physique, biologique, éthique, culturel, organisationnel.

« On n’est pas libre dans une organisation, on est libre nulle part »
« L’homme n’est pas un empire dans un empire »

Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, de dire oui à tout le monde sans réfléchir.

Ce n’est pas faire l’idiot de Dostoïevski.

Mais il faut arrêter certaines duplicités.

« la confiance n’exclut pas le contrôle » est une phrase hypocrite

Si j’ai besoin de contrôle, ce n’est pas de la confiance, c’est du contrôle.

Si j’ai besoin de voir, c’est que je ne veux pas prendre de risque, je veux préserver mon gout, mon idée, ma place ou autre…

Il existe un juste milieu entre entendre le terrible « je veux voir avant de me décider » qui fait de la confiance une conséquence d’un comportement fiable.

  « Il a fait ses preuves donc je lui fais confiance »

Et tenter autres choses, mais les tenter vraiment!

On peut parfois accepter d’oublier le contrôle, la rentabilité, la règle, pour tomber dans la confiance mutuelle.

On peut parfois accepter de se tromper AUSSI, d’être dans la même relation humaine que l’artiste, le même rapport à l’échec.

L’artiste tente et (heureusement) se trompe régulièrement !

Quand Aristote énonce :

« Quand la règle d’opposition est opposable à toute action on tombe dans des travers, voilà pourquoi il faut parfois sortir de la règle »

Il nous invite à une chose sublime.

Il nous invite à une chose merveilleuse, une chose incroyablement difficile parce simple à réaliser :

Ne pas faire une condition de la connaissance mais une conséquence

Penser la confiance comme une condition pour amorcer des comportements

Dans les misérables de Victor Hugo, Jean Valjean qui est du côté du mal passe du côté du bien quand l’évêque lui donne une somme d’argent et lui dit « maintenant tu seras du côté du bien »

Hana Arendt, femme philosophe du début du 20em disait que « l’homme libre est capable d’action » et nous a montré que la confiance a un pouvoir subversif : elle doit parfois être première pour induire un comportement de confiance et une forme de loyauté.

Quelle place pour la confiance mutuelle quand tout est centré sur la confiance personnelle ?

Quelle place quand avant d’être programmé, il faut venir montrer patte blanche aux ouvertures de saisons, faire acte de présence pendant la programmation et avoir été « vu » ?

Ici aussi on pourrait centrer le débat sur cette « dérive de cour et de courtisans ».

Mais finissons en restant concentrer sur la confiance et sur cette injonction paradoxale : d’un côté on a peur et de l’autre on nous demande d’innover et d’être dans l’action.

Comment innover, comment créer, comment tenter si je ne peux pas rater ? Si je dois plaire ?

Plus de place à la faiblesse, la chance, au hasard.

A focaliser sur la confiance personnelle, on évacue la confiance mutuelle et on entretient un rapport de pouvoir.

Mais là encore, Aristote nous interpelle :

La force ne réside pas dans l’accroissement des certitudes mais dans l’acceptation des défaillances

Car pour lui la confiance est un ingrédient indispensable à l’action véritable

La défaillance de l’art, et par extension de l’artiste, est ce qui le constitue. Il ne peut, ne doit pas être sûr de son résultat.

Est-ce le soutenir que de vouloir juger ce qui demain sera produit ?

Aristote et d’autres nous invitent à regarder comme une énigme le monde ordonné et le rapport à la confiance que nous cède les institutions.

On peut y répondre de milles manières.

Essayons mesdames et messieurs les « programmateurs », que cela serve à comprendre que la loi et la contrainte n’est pas le contraire de la liberté.

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